Nouvelle

Le coup

Le coup

Le coup dont il s’agit n’a ressemblé en rien au traditionnel putsch africain ou au classique pronunciamento latino-américain qui mobilisent l’un et l’autre des troupes en armes et qui sont généralement assortis de professions de foi sonores. À dire le vrai, il s’est déroulé dans une telle discrétion que les citoyens du pays où il s’est produit ne se sont aperçus de rien et que les services secrets des États amis et rivaux n’ont pas encore signalé à leur gouvernement respectif que le territoire en question est désormais contrôlé par une autre équipe.

Afin de ne point leur mettre la puce à l’oreille, nous tairons — en contant l’histoire de ce remarquable tour de passe-passe — le nom de la contrée qui en fut récemment le théâtre et nous affublerons les auteurs de l’opération de pseudonymes à consonance étrangère. Qu’on sache cependant que la révolution de palais, dont nous allons narrer les péripéties, est intervenue de ce côté-ci de la ligne de partage des idéologies. Libre à chacun, en fonction des indices qu’il croira avoir recueillis dans le cours du récit, de déterminer son lieu géométrique.

L’initiateur du mouvement — appelons-le Boleslaw — avait développé sa vocation de conspirateur sur un autre continent et n’avait guère cessé, depuis son retour en Europe, de comploter contre le pouvoir, quel qu’en fût le détenteur du moment.

Mais, dûment fiché ès-qualités par les divers organismes de police qui se disputaient le privilège de pourfendre la subversion, Boleslaw — à quarante et quelques années — commençait à désespérer de pouvoir jamais accomplir un coup. Selon qu’on penche vers la gauche ou la droite, on ne réussit dans ce genre d’entreprise qu’en s’appuyant sur les masses ou l’armée. Or, sous le régime que Boleslaw rêvait de renverser, les masses — repues — avaient perdu leur verve belliqueuse et l’armée, cloîtrée dans ses casernes, ne songeait qu’à la retraite. Diable ! Pour le boutefeu qu’il était, c’était là une situation dramatique puisque, sans l’appoint d’une piétaille qui accepte de mourir glorieusement pour la cause, il n’y a plus d’insurrection possible.

Incapable de rallier autour de lui des cohortes de partisans musclés, Boleslaw confiait parfois à Krystyna, sa compagne, la crainte qu’il éprouvait de vieillir dans la sujétion au lieu d’exercer ses talents de guide au sommet d’une hiérarchie qu’il accusait quasiment d’usurpation.

Si, par esprit de conciliation, Krystyna affectait d’épouser grosso modo les tendances politiques de son amant, elle n’en était pas moins comédienne avant tout et, dernièrement, l’attribution du rôle de Marie Stuart dans une pièce traduite de l’anglais avait comblé ses vœux les plus intimes. Reine, elle s’était toujours sentie in petto ; et reine, elle était maintenant sur le proscenium, aux applaudissements des foules soumises.

— Dommage, nota-t-elle, flattée par son succès, à l’intention de Boleslaw, que tu ne sois pas acteur, toi aussi… Tu te consolerais de tes déboires en jouant les Grands de ce monde entre cour et jardin. Que la couronne soit en or ou en toc, le public ne voit pas la différence…

Elle faillit se mordre la langue d’avoir laissé échapper une réflexion qui n’était pas exempte de cruauté à l’endroit d’un prétendant en disponibilité. À la vive surprise de Krystyna, loin de la tancer pour cette pique inutile, Boleslaw la remercia chaleureusement en l’embrassant sur le bout du nez. Soulagée, elle en déduisit — un peu hâtivement — que, de guerre lasse, il avait abandonné ses projets transcendants.

En vérité, en s’exprimant avec une franchise qui n’était pas frappée au coin d’une générosité excessive, Krystyna avait semé, dans les sillons fertiles du cerveau de Boleslaw, la graine d’un plan follement audacieux — le seul, peut-être, qui pût encore lui permettre, à l’âge de l’apathie globale, de réaliser sa destinée.

À défaut de disposer de troupes compactes, prêtes à monter à l’assaut des citadelles du pouvoir, le « leader » en puissance comptait, pour mener son affaire à bien, sur le dévouement d’une poignée de camarades — au demeurant aussi isolés que lui — qui n’avaient jamais, à sa connaissance, reculé devant le danger. À son appel, une fois de plus ils répondirent présents. Zdenek, Witold et Krysztof reçurent la mission de contacter des copains et de constituer chacun, autour de leur personne, un mini-commando d’irréductibles.

Boleslaw, pour sa part, s’attaqua sur-le-champ au nœud du problème. De la vraisemblance de la solution qu’il y apporterait dépendait, en effet, son triomphe ou sa confusion — le premier débouchant sur l’air enivrant des cimes, la seconde conduisant à des abysses qui risquaient fort de ne pas rester à l’état de figure de style et de se matérialiser sous la forme du cul-de-basse-fosse d’une prison.

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