Nouvelle
Pour le triomphe de la cause

Érigé sur une colline, l’hôtel dominait la ville. De ses balcons, équipés de larges baies, on pouvait s’amuser à dénombrer les clochers d’église et les coupoles qui se profilaient sur le ciel de la cité historique.
Plus que d’un hôtel, il s’agissait à proprement parler d’un complexe hôtelier, conçu et géré à l’américaine, dont les multiples commodités ôtaient à ses hôtes l’envie de sortir de son périmètre. Du sous-sol au toit, plusieurs restaurants se disputaient la faveur de les gorger. Le grand hall circulaire était percé d’alvéoles qui abritaient autant de boutiques de luxe. Pour le repos ou la distraction des clients, la piscine, le tennis et le jardin exotique comptaient chacun de chauds partisans. Le soir et jusque fort avant dans la nuit, on dansait là-haut, à « La Pergola », sur ces airs à la mode qui meurent généralement avec la saison.
Une vie de coq-en-pâte, en somme, exempte de soucis comme d’à-coups pour ceux qui n’éprouvaient pas de difficultés à en régler l’addition rubis sur l’ongle.
Malheureusement pour lui, Bursa ne séjournait dans ces murs que sur note de frais et son rôle n’était pas de s’abreuver aux sources du plaisir, mais de faire semblant ! Nuance importante, capitale même, qui l’empêchait de s’abandonner à cette forme d’apathie qui découle de la fréquentation ordinaire du bien-être.
Lui, au contraire, veillait — que ce fût en analysant le menu de la cafétéria ou en contemplant au bar les cubes de glace fondre dans son verre ; il veillait en avalant chaque matin, en sus de sa collation, deux ou trois longueurs de bassin et même — ce qui témoigne de sa conscience professionnelle — en feignant de courser la nuée de femelles en uniforme qui desservaient les comptoirs. Sur qui veillait-il ? Sur quoi ? C’était justement le problème qu’il avait à résoudre. L’affaire avait débuté, moins d’un mois auparavant, de la façon la plus fortuite. Un adolescent en scooter, qui contournait une place sur les chapeaux de roue, dérape sur le bitume humide et va donner de la tête contre les marches d’une fontaine publique. Lorsqu’on croit avoir pensé à tout pour protéger un secret, on ne pense pas toujours à l’accident. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, on véhicule le jeune homme à l’hôpital.
On le palpe, on l’ausculte, on jette à tout hasard un œil sur ses papiers et voilà qu’on découvre qu’il est porteur d’un plan d’insurrection armée ! La teneur du document ne surprend pas les spécialistes. En apparence, la situation sociale est calme, les masses se sont apaisées. Mais, à dire le vrai, elles récupèrent leur souffle tandis que les chefs de file se concentrent afin, peut-être, de s’unir et d’asséner au système un coup définitif.
Quand on cuisina le garçon, Bursa assistait à la séance. Les interrogateurs, parfois, avaient la main lourde et, encore mal remis de ses émotions, le sujet passa graduellement aux aveux. Oui, il appartenait au Mouvement. Oui, la révolution couvait. Oui, on n’attendait plus, pour la déclencher, que l’approbation des plans par le coordinateur international.
C’est à ce membre de l’appareil que le prévenu portait le dossier lorsqu’il avait maladroitement glissé sur la chaussée. Comme il ignorait l’identité du personnage, il avait été convenu qu’il insérerait tout simplement sa brochure entre les revues, au salon de lecture du palace sur la colline, à partir de 6 heures du soir au jour de son choix, et qu’il ferait réclamer par le chasseur un certain Mr. Balaboo.
Le service s’arrangea pour poster des vigiles et remplaça par un de ses stagiaires le messager accidenté. Le substitut respecta la consigne à la lettre pendant que le groom demandait Mr. Balaboo à tous les échos. Bien entendu, nul ne répondit à ce nom. Dans l’heure qui suivit ce signal, sept clients de l’hôtel visitèrent le salon dont l’accès avait été interdit au personnel. Le détail de leurs manipulations échappa en partie aux observateurs cachés car, lorsqu’on constata la disparition du dossier, les espions jurèrent leurs grands dieux qu’aucun des sept n’avait quitté les lieux avec une enveloppe bulle sous le bras. La présence d’un morceau de chewing-gum collé sous un guéridon révéla ultérieurement aux enquêteurs que l’opération avait été conduite en deux temps…
Sans doute aurait-on pu, pour des raisons de sécurité, arrêter les sept voyageurs, en paquet, et les soumettre au gril. Dans un pays à vocation touristique, hélas, il est très dangereux d’offrir à six innocents l’occasion de se poser en victimes d’un grave manquement aux lois de l’hospitalité. La presse anglo-saxonne est parfaitement capable de vous gâcher l’année en dénonçant le caractère policier du régime. Alors, puisque toute erreur eût entraîné, pour la balance commerciale, des conséquences catastrophiques, il ne fallait frapper qu’à bon escient.